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Contrairement à "durable", "biologique" ou "raisonnée" également associés à “agriculture”, le qualificatif "régénérative" ne prend sens que par contraste avec un état antérieur de dégénération qu'il présuppose sans le nommer. Le mot porte un diagnostic implicite, celui de sols dégradés, par un modèle qu'il ne désigne pas. Il porte aussi une promesse de réparation, qui explique son utilisation par des acteurs très divers, y compris ceux qui perpétuent ce modèle. Le lecteur remarquera d'ailleurs, dans ce décryptage, l'alternance entre "régénérative" et "régénératrice" : ce n'est pas une coquille, mais le reflet d'un flottement jusque dans la traduction française du terme.
Il connaît pourtant un succès dont témoigne son usage par de grands groupes industriels : Nestlé annonce 1,3 Md$ d'investissement sur cinq ans (2021), PepsiCo vise 2.8 millions d'hectares convertis d'ici 2030 (à l'échelle mondiale), Cargill 4 millions d'hectares sur le même horizon (à l’échelle plus restreinte de l’Amérique du Nord). Mais aucun de ces engagements ne s'appuie sur une définition légale ou réglementaire commune.
Le terme "agriculture régénérative" apparaît à la fin des années 1970 sous la plume de Medard Gabel, avant que Robert Rodale ne lui donne, au début des années 1980, sa première définition formelle : une agriculture qui, à des niveaux de productivité croissants, augmente sa base de production biologique. L'ambition de Rodale dépassait déjà le "durable" pour appréhender les structures sociales, le bien-être animal, la régénération des sols et de la biodiversité. Il visait à prolonger l'agriculture biologique, non à la contourner.
Le concept connaît un premier pic d'intérêt à la fin des années 1980, puis disparaît presque totalement de la littérature au milieu des années 2000. Un mémoire de l'UCLouvain documente le point de départ de sa résurgence : le 23 septembre 2019 à New York, cinq multinationales (Danone, Nestlé, Unilever, Mars, Yara) fondent la coalition One Planet Business for Biodiversity. Son communiqué de lancement fixe une définition opérationnelle de ce qu'elle appelle "agriculture régénérative" : le déploiement de pratiques permettant de stocker le carbone dans les sols, d'augmenter leur capacité de rétention d'eau et la résilience des cultures. Ce choix répond à une dépendance concrète des chaînes d'approvisionnement (neuf espèces végétales seulement couvrent 66 % de la production agricole mondiale selon la FAO) citée par la coalition elle-même, et anticipe le cadre réglementaire international alors attendu de la COP15 biodiversité. Faute de mécanisme de vérification indépendant, cette “agriculture régénérative” s’expose à des critiques de récupération.

Figure 1 — Fréquence d'apparition du terme « regenerative agriculture » dans la littérature imprimée entre 1970 et 2023 (Giller et al., 2021)
Une revue des publications confirme la bifurcation qui en résulte : la littérature scientifique discute des pratiques (couverts végétaux, non-labour, intégration culture-élevage…), quand les sites d'acteurs économiques mettent en avant les résultats promis (carbone stocké, fertilité, biodiversité). En France, une analyse de l’INRAE, qui confronte le terme à celui d’agroécologie, aboutit au même constat : base scientifique ténue et usages incompatibles selon les acteurs. Dans le monde paysan, le terme est attaché à un mouvement contestant l'extractivisme, ancré dans des pratiques anciennes. Dans les stratégies industrielles, il devient un outil de légitimation, superposant quelques pratiques aux opérations habituelles sans restructuration des systèmes de production.
Ce détournement occulte la mission première du vocable : la restauration de la biodiversité, citée comme objectif dans la majorité des définitions scientifiques, juste devant le carbone. Un site expérimental écossais mesure, en agriculture régénérative, 57 % de vers de terre supplémentaires et deux fois plus de pollinisateurs qu'en système conventionnel. Ces organismes ne sont pas de simples indicateurs : ce sont eux qui transforment la matière organique en carbone stable, le mécanisme que le premier décryptage de cette série mesurait.
L'agriculture régénérative n'a donc rien d'un concept scientifique stabilisé qui se serait ensuite dégradé ou aurait été “dégénéré”. Sa polysémie est, jusqu’aux paradoxes, constitutive de son succès.

